Jeudi 1 janvier 2009 4 01 /01 /Jan /2009 14:06

-          « WHITECHAPEL, IL M’A DIT QU’IL SERAIT A WHITECHAPEL !!! »

 

Lorsque l’auriculaire de Jimmy avait volé, il avait comprit qu’il valait mieux tout lâcher. Ces mecs ne rigolaient pas et ils allaient vérifier ses dires avant de le laisser partir. Partir… C’est ce qu’il s’apprêtait à faire. Il revoyait tout. La douceur des caresses de sa mère, les seins chaleureux de ce trop peu de femmes qu’il avait fréquenté, son cœur lorsqu’il s’était briser à jamais. Jusqu’à ce moment où ces barbares lui avaient coupé le doigt au sécateur… Tout devenait flou maintenant. Flou et froid. Partir… Revenir au tout dans une lumière aveuglante… Il regrettait ce qu’il venait de faire, mais qu’est-ce que c’était déjà au juste ? Les sons autour de lui étaient devenus très étouffés. De la lumière… Mais oui ! Il se souvenait maintenant !

 

            Dan avait demandé à Lucy d’achever le clodo. Il savait qu’elle aimait faire ça. Il voyait toujours son petit sourire se profiler au moment où elle pressait la détente. Le même que Jefferson arborait tout à l’heure en coupant le doigt du vieux…

Il était sûr que le pouilleux n’avait pas menti. Personne ne ment quand la détermination à le faire parler est suffisamment enracinée dans le regard de son tortionnaire. Whitechapel… Retrouver un clochard là-bas revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin. Il allait y envoyé Jefferson. Jefferson obtenait toujours les renseignements qu’il désirait avoir. Lucy et lui allait surveiller le quartier où ils avaient trouvé le clodo. Ils avaient la description du gars : une cloche, chemise à carreaux noire et blanche, jeans pourri, baskets noires trouées… le vieux l’avait décrit comme un grand blond à la tignace longue et emmêlée, barbu et les yeux clairs. Il trimbalait toujours un sac de sport sans âge, noir, avec une inscription blanche : Maxximum. S’il lui reprenait l’envie de revoir son pote, c’est dans le square qu’il se montrerait.

Discrètement avait dit Sullivan.

- « Et bien on va discrètement balancer ce cadavre à la flotte. Avec des pierres et son p’tit doigt dans les poches. Et puis discrètement, Jefferson va faire la tournée des pubs de Whitechapel. Et Lucy et moi allons discrètement guetter le parc. Discrètement… Comme le chat chasse la souris. »

 

            Ed était au Britannia. Il connaissait bien le patron. Enfin… Il l’avait bien connu dans une autre vie. Celui-ci le laissait boire quelques verres quand le pub n’était pas trop fréquenté. Il savait qu’il payait ses ardoises même si, parfois, Ed y mettait le temps. Il en était à sa troisième bière. Ca cogitait dans son cerveau. Cette fille, Ciguë, elle lui avait fait remonter des souvenirs de son ancienne vie. Une vie qu’il avait saccagée. Il avait bien vu que cette bible n’était pas un vulgaire bouquin de bigotte. C’était un marginal aujourd’hui mais il avait quand même été prof et maître de conférences en lettres à une époque. Qu’est-ce qu’une minette comme Ciguë pouvait bien faire avec un livre qui devait avoir presque deux cent ans ? Et puis ce gars là, Sullivan, il avait l’air bien avide de renseignements le concernant …

Cette histoire puait. Il se doutait qu’il avait mis la fille dans une situation délicate. Et il avait mêlé Jimmy à ça ! Le pauvre bougre avait déjà du se renseigner sur la fille : il connaissait tout le monde dans le quartier et, s’il y avait quelques thunes à gratter, il se donnait plus de mal qu’une femme en train d’accoucher. Nan vraiment, il fallait qu’il y retourne pour essayer de régler ça lui-même. Il laissa son boc à demi plein sur le comptoir. Le patron allait en resté tout étonné…

 

            Il arriva sur la place où il s’était réveillé ce matin. Le square était à quelques centaines de mètres à sa gauche. Il scanna la place du regard. Le soleil l’ébloui un peu : toujours là quand on en à le moins besoin celui-là… Les passants se croisaient sans se voir, tous perdus dans leur monde respectif. Il tourna la tête en direction du square. Un rasta et une fille à l’apparence stricte venaient d’en passer le portillon. Pas de trace de Jimmy sur la place. Il allait tourner les talons pour se diriger vers le square quand son regard se figea. Elle était là. Elle semblait se planquer au coin de la rue et regardait se qui se passait du coté du square. Ciguë, une beauté qui semblait si sûre d’elle ce matin et là… Elle semblait terrorisée. Elle observait le rasta et sa compagne. Ed s’avança d’un pas ferme et décidé dans sa direction. Il aurait voulu l’interpeller mais au moment de le faire Ciguë l’aperçu. Elle lui fit signe de se taire en collant son index sur sa bouche. Une bouche pulpeuse qui fit naître en Ed des émotions qui faisaient se concentrer son sang dans un point de son corps qu’il avait trop longtemps négligé. Il s’approcha dubitatif et, quand il fut à sa portée, elle l’entraina dans la rue à l’abri des regards circulaires des promeneurs du square. Ed allait parler mais Ciguë le pris d’avance :

 

-         Vous êtes bourré, elle fait la moue. Où est le bouquin ?

-         Oh oui ! pareillement, enchanté mamzelle… ? Il attend un instant une réponse. mh, et bien moi c’est Edward, mais vous pouvez m’ap…

-         Le bouquin sac a vinasse, je n’ai pas toute la journée.

-         Ed. On m’appelle Ed. Il sort la bible, la caresse. Zêtes une sorte de bonne sœur ?

-         Ouais, le Bon Dieu sera très en colère de savoir que vous me l’avez volé. Elle lui arrache le livre des mains.

-         Allons mamzelle, j’vous paye un verre et on oublie ça hein ? C’était juste tombé d’votre sac, j’allais vous l’rendre hein, zavez qu’a d’mandé à vot’ pote.

-         Mon… pote ? Elle écarquille les yeux, range la bible avec précipitation,  tire Ed par le bras vers un angle plus sombre encore de la rue. Quel pote ?

-         Ben y avait son numéro en marque page, vers Job. Sullivan je crois.

-         Que lui avez-vous dit ?

-         Heu, j’sais pu, zavez l’air pâle, ça ne va pas ? un ptit remontant ? Il sort une flasque de rhum bon marché, lui tend.

-         Ecoutez, Ed, ce type n’est pas mon pote, ni celui de personne. Alors voila ce qu’on va faire : vous allez gentiment aller vous achever dans votre pub préféré et m’oublier et peut être, je dis bien peut être que le Bon Dieu ne sera pas trop en colère contre vous. Déguerpissez. Elle se retourne et s’enfonce dans la ruelle d’un pas décidé.

-         Des mouches pour des enfants espiègles, voilà ce que nous sommes pour les Dieux ; Ils nous tuent pour se divertir.

-         Qu’avez-vous dit ? Elle a peine fait quelques pas et s’est tournée vers Ed.

-         Le roi Lear. Rien. Je vais faire ce que vous avez proposé, belle dame sans merci. Il boit à son flasque de rhum. On entend de l’agitation sur la place.

 

Aux portes du Britannia, ça s’enguelait sévère. Le patron et quelques clients faisaient front et tenaient en respect une brute, dreadlocks, muscle et kaki militaire agitant le poing. Une asiatique en tailleur paraissant minuscule à coté de lui le tirait d’autorité loin du pub.

-         Je crois que c’est fichu pour aujoud’hui le Britania.

Ed se retourne et prend un instant pour ajuster le trouble d’avec le flou. La fille n’était plus là. Où bien s’était-elle métamorphosée. Comme Bottom, bien qu’elle fut plus jolie. L’âne qui lui faisait place, en revanche, en avait tout à fait les dents. Et quelques encolures de plus.

-         Jour m’sieur.

-         Le bouquin, sac à vinasse, lui fit le type aux oreilles décollées.

-         C’est pas du pinard, c’est du rhum. Zen voulez ?

Le type l’attrape par le col, le force dos au mur, approche son visage de celui de Ed qui se dit qu’en plus des dents, ce type à l’haleine de son rôle.

-         Chuis pas d’humeur à rigoler.

-         J’l’ai r’vendu l’ami, ça m’a payé deux pintes, doit m’rester dl’a monnaie s’tu veux.

Le type le secoue, une fois, assez fort pour qu’Ed en lâche son flasque qui se brise. Une seconde fois, qui lui coupe le souffle, et une troisième qui lui teint le monde en noir et blanc. Chaque secouse est rythmé : LE-BOU-QUIN.

-         C’est ça que tu cherches Jeff ?

La voix est venue de derrière le type qui a à peine le temps de se tourner. Quelque chose de vif craque entre son épaule et sa nuque. L’âne tourne des yeux et s’effondre. Cigüe range la petite matraque.

-         Venez, il faut filer, et vite.

-         Avec… plaisir… suffoque Ed.

Par eZann - Publié dans : Gestation
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Jeudi 1 janvier 2009 4 01 /01 /Jan /2009 14:03

Un coup facile, tu parles !

Evidemment, quand Sullivan m'a présenté le truc, c'était "rien de plus simple", une église à Galway, quelques chandeliers histoire de laisser aux journalistes une cambriole à la va vite et bingo, la petite bible du padre, 200 ans de poussière dans les pages, un trésors pour les collectionneurs. Et puis une église, c'est pas un musée, un promenade de santé pour moi et le billet d'avion gratos.

Seulement, j'y faisais pas gaffe, à ces rêves. Je n'ai jamais bien dormi. Quand ton histoire se résume à la rue, et peut être quelques coups qui te payent une piaule dans un hôtel 5 étoiles, tu n'en dors pas mieux. En fait j'aurais du me méfier. Une Eglise merde. Je rêvais d'une piscine. Personne alentour. Un silence... ah comment dire, assourdissant. Je ne cherche même pas à nager, je marche sur l'eau. Un sentiment de puissance fourmille dans tous mon corps. Et puis il y a cette femme qui vient faire le ménage et plouf, je sombre, et je me réveille.

Et là tranquille, la porte du cloître facile comme un alcoolique en rut, je passais les bancs, ma torche curieuse sur les murs. Les vielles icones, le barbu chez les lépreux, le barbu sur la falaise avec un cochon, le barbu sur l'eau. Le barbu sur l'eau, merde. Ca fourmillait dans mes jambes. Professionnelle Ciguë, reste pro !A deux pas de là la chambre du curé qui ronflait comme un loir, sa bible au chevet. Remplacée par un Dostoïevski, j'aime faire ça, il n'aura pas tout perdu. Je repasse dans le coeur et m'arrête a nouveau devant le barbu sur l'eau. Merde arrête, c'est pas un rêve qui va te faire perdre les 500 Livres de Sullivan, bouge, a c'heure ci le Roisin Dubh sera encore ouvert, au pire les pubs du port. Et je bouge, mal a l'aise, ce doit être la première fois en dix ans. J'ai peur.

 

*

 

Le froid du petit matin. C’est ça qui te réveille quand tu dors dans la rue. C’est pas de se faire jeter de l’endroit que tu squattes par les flics ou le personnel de sécurité, c’est pas la dureté inconfortable des bancs ou du béton, c’est pas non plus les cauchemars… Tout ça, tu le gères à la façon d’un somnambule. Mais le froid du petit matin… il te pénètre les os, il s’insinue en toi comme une douleur et te rappel que tu es bien vivant, encore vivant… Il chasse les derniers relents d’alcool qui anesthésiaient ton âme. Le froid du petit matin, c’est sûrement le même qui fait hurler les bébés quand ils sortent de la moiteur tiède du ventre de leur mère.

 

Bon j’suis où là ? Ah oui ça y est…

Inventaire : j’ai encore mes pompes, mon larfeuille est toujours dans ma poche intérieure et mon sac qui m’a servit d’oreiller n’as pas l’air d’avoir été ouvert pendant mon sommeil.

 

Y’en a qui aime se lever tôt pour contempler l’aube… Moi c’est l’aube qui m’observe quand elle se lève.

« Qu’est que tu veux salope ? Tu t’attends à quoi ?»

Humide comme un bébé qui vient d’arrivé au monde, la bruine qui stagne depuis 3 jours sur la ville m’a recouvert d’un duvet de rosée.

« Bon, qu’est-ce qu’il fout ce soleil ? Si on peut même plus compter sur les astres… »

J’vais bouger un peu, ça me réchauffera tiens…

 

A cette heure ci, y’a qu’les éboueurs qui sont déjà dehors. Les autres, ils se réveillent à peine. Ils ont la gueule dans un café ou dans l’miroir. C’est pour ça que cette petite minette qui sort d’un taxi me parait bizarre. Beau brin de fille… elle a l’air pressée, elle attend même pas la monnaie du taco. Je me demande ce qu’elle cache dans son sac à dos…

« Scuzer moi Mamzelle, z’auriez pas une clope par hasard ? »

 

Elle ouvre son sac et je zyeutte pour le sonder. Un moteur de bagnole rugit à l’angle de la rue. Elle tourne la tête et moi je plonge la main. La voiture passe, une Volvo, saleté de bagnole… Elle se retourne et me file ma clope en vitesse avant de filer. Elle ne s’est aperçue de rien.

 

Je retourne tranquillement vers mon banc en observant ce que je viens d’attraper dans ce sac. C’est un bouquin. Il a l’air ancien, on pourrait même dire précieux. Mais c’est un mauvais bouquin, je le connais. Les ficelles de l’intrigue sont grosses comme des mauvais tours de passe-passe et l’histoire est mièvre à vomir. Aimez-vous les un les autres… faudrait p’t-être qu’on s’aime déjà nous même nan ? Y’a que le dénouement qu’est rigolo : ça pète dans tous les sens…

 

J’sais pas pourquoi j’lui ai fauché ce truc. Une bible…

« Tu veux me parlez Connard ? »

Comme si j’avais encore quelque chose à dire à Dieu…

J’balance le livre dans mon sac, vue son aspect, j’pourrais toujours tenter de le refourguer à un bouquiniste. Une carte en tombe. Un nom et un numéro de téléphone. Jolie écriture, ça doit être la fille qui les a écrits. Sulivan : 751 32 32. Dans ma poche, on verra bien.

 

J’vais aller du coté du square, à c’t’heure là j’trouverais bien un collègue à qui il reste un fond de cannette… Bon, qu’est-ce qu’il fout ce soleil…

 

*

 

… mignonne, reviens, je te vois ! ne bouge pas mignonne, j’ai le coussinet silencieux et tes petites oreilles alertes seront bientôt l’entrée croquante de mon goûter.  Encore un petit pas pour bondir et …

Maîtresse ! Maîtresse Ô pourquoi ta présence me réveille quand je suis sur le point d’attraper cette petite vermine. Tu rentres tôt aujourd’hui, je te sais au bas de l’immeuble. La fenêtre est laiteuse de givre. J’adore le lait. Moins que les souris, mais il n’y a plus de souris. Maîtresse me sers une coupe de lait tous les matins. Mais le lait et moins froid que le givre sur la fenêtre. Elle est dans les escaliers et elle grogne contre l’ascenseur qui ne fonctionne pas. A part dans l’autre vie de mon sommeil, je n’ai jamais croisé de souris. C’est peut-être que je suis dans l’autre vie de Maîtresse et que Maîtresse ne rêve pas de souris. Un petit bond vers la porte, Maîtresse aime bien quand je l’accueille. Elle me caresse et me donne une boite de poisson. Je n’ai jamais vu de poisson non plus, pas même dans l’autre vie. Mais qu’est-ce que c’est bon. La clef tourne, « Maîtresse ! ».

-         Salut toi !

Elle referme la porte derrière elle et va jeter son sac sur le lit. Je lui colle aux jambes en ronronnant. C’est le truc, ça marche à chaque fois. Alors elle se baisse et me caresse le crâne là ou ça fait du bien entre les oreilles. Maîtresse a les yeux verts. Quand elle me regarde comme ça en me caressant, je rentre dans ses yeux.

 

Elle est fatiguée mais contente d’être rentrée, apaisée. J’ai le coussinet silencieux. Je passe le voile paisible, il y a les ombres et les souvenirs, une odeur de tabac, de la pluie et du gris, une ombre moite au bord de mon regard. Je guette, patiemment. Elle est en train de crier sur un homme qui lui crie en retour, elle claque une porte. Je n’aime pas quand elle crie. Elle dort dans l’avion. Je n’ai jamais mangé de cet oiseau la, c’est bien trop gros. Il y a une dame avec un balai et un sceau, une odeur de chlore. Tout est flou et sourd, tiède et mouillé d’un seul coup, elle étouffe et cette autre vie éclate. Je suis dans cette ombre. Elle agite un rai de lumière sur un homme qui dort et prend un livre sur une petite table. Elle veux sortir de l’ombre plus vite. Je lui colle aux jambes en ronronnant, l’ombre se dissipe. Il fait froid et c’est l’odeur du matin, un homme lui demande quelque chose. Elle sait et puis elle ne sait plus. Je guette. Je regarde par les yeux de son autre vie ce qu’elle a su. Elle a tourné la tête mais elle a vu la main dans son sac sans le voir. C’est bien ma Maîtresse, elle est un chat aussi, je suis fier. Mais elle ne sait plus. Il faut que je lui dise.

 

-         C’est mon chat ça, hein ! Allez viens, c’est l’heure des croquettes.

Zut, pas de poisson. Elle se redresse, va me remplir ma gamelle, je la suis, déçu. D’habitude ça marche pour le poisson. Enfin, une fois ça a marché. Les croquettes sont bien moins bonne que le pâté et bien moins encore que le poisson. J’aimerai bien croquer une souris. Comme je croque sans grand appétit, elle se déshabille. J’ai entendu des hommes dire à ce moment précis « comme tu es belle ». Tous. Au même moment. Un rituel amoureux des humains j’imagine. Elle ferme la porte de la cabine de douche. Il fallait que je lui dise quelque chose. Quelle manie ont-ils de toujours se mettre sous l’eau. Elle chantonne en se savonnant avec soin. Comme un chat. C’est ma Maîtresse. Je laisse mes croquettes et vais me rouler sur le lit. Son sac sent la ville. Son sac. Je me souviens ce qu’elle ne sait plus. Je me redresse et du bout de la truffe je pousse le sac. Mais je redresse la tête. Elle vient d’éteindre l’eau. Je la sens paisible, elle a cessé de chanter à voix haute mais elle chante dans sa chair comme elle se sèche. Elle aime sa vie et se sourit comme ses mains la massent. Elle sort de la cabine, nue, épanouie. En deux pas léger elle va à son ordinateur, l’allumer et mettre de la musique. Miles Davis. Debout, penchée sur le clavier, elle cliquette vers sa messagerie. Elle se retourne vers moi souriante :

-         500 livres Némésis ! ça nous fera des vacances. Promis on se paye le saumon quand Sullivan aura payé.

Sullivan. L’homme avec qui elle crie. Le livre. Le sac. Je me dresse sur son sac et miaule de ma plus belle voix.

-         Oui Némésis, du saumon ! Comme tu es intelligent.

Elle vient s’agenouiller au pied du lit pour me caresser. Les humains ne comprennent vraiment rien à rien. Je chahute sa main. Elle rit. Je miaule un petit « non » ferme.

-         Si tu savais.

Elle passe la main dans son sac, a tâtons sort son paquet de cigarettes, en tire clop et briquet, se retourne et s’adosse au bord du lit. Soupir une volute de fumée. Je lui miaule « Hey ! Le sac ! ».

-         Sullivan un con.  Elle soupire et volute. C’est juste que je ne sais pas lui dire non. Et puis c’est 500 livres, j’allais pas cracher dans la soupe hein. Volute. Ciguë, tu es conne, tu voulais le garçon, son mètre 90 et son carnet d’adresse et au final, c’est lui qui t’as eue. Aller, aller Ciguë, c’est pas grave, c’est finit tout ça. C’était le dernier coup avec ce salaud.

Elle se tait. Miles joue. Elle est triste Maîtresse et je crois qu’elle pleure. Un peu. Comme si elle ne voulait pas. Je viens ronronner dans son dos. Elle se retourne et m’entoure de ses bras. Ses joues son mouillées. C’est le moment : je me dégage de ses bras et trifouille son sac de la patte. Son autre vie mêle en elle une colère éteinte de larmes pendant que ses yeux me suivent et que son bras rejoint ma patte sur le sac. Allez Maîtresse, ouvre ton sac. Et sa main m’obéit. Son autre vie se réveille doucement. Elle se redresse et cherche. Le livre. Elle palie, fouille son sac, frénétique.

-         Non, Merde !

Je me retire au coin du lit. Je sens que des choses vont voler.

-         Putain non merde !

Le sac vole. C’est la lampe de chevet qui prend. Pas d’abat jour. L’ampoule se brise.

-         Merde, merde, merde. Du calme Ciguë, qu’est-ce que t’en a foutu, aller, souviens toi… Au Roisin, non, le sac était derrière le comptoir. Dans l’avion, j’ai dormi dans l’avion, non c’est pas le gosse et sa PSP qui sera venu fouillé… Putain Ciguë, fais un effort.

Elle est debout, nue, tendue, les yeux clos, les mâchoires serrées, les mains fouillant ses cheveux noirs y cherchant les souvenirs. Je ronronne dans mon coin les yeux clos, je la guide vers ce qu’elle ne sait plus.

-         Le clodo ! Putain de saloprie de clochard ! Et que je lui file une clop l’enculé !

Son corps est un orage où son autre vie intensifie sa foudre. Elle fait voler des vêtements depuis l’armoire. Je me prend un soutient gorge. Il porte l’odeur de ma Maîtresse. Le temps que je m’en défasse, elle est habillée, attrape son sac et jure encore en se blessant à l’ampoule brisée.  Enfile chaussettes et chaussures. Fait une pause. Elle se retourne vers moi. Ses yeux verts sont dans les miens. Elle se doute, elle s’en ait toujours douté. Je me passe la patte derrière l’oreille, l’air de rien.

Je ne relève la tête que lorsque j’entends la porte claquer.

 

*

 

Tiens ! V’là l’épave…

Ed Rockingam, un ancien prof. Aujourd’hui : un sac à vin, crasseux à faire peur aux rats. J’parie qu’il va essayer de me taxer à boire. Pas de chance Edward : j’ai tout descendu hier soir. Putain ! Et dire que cette cloche avait tout pour réussir. Une femme, des gosses, un boulot stable… Mais non, il a préférer garder le pire de lui-même : l’alcool. C’est pas à cause d’un plan social ou d’un divorce qu’a mal tourné qu’il traîne avec les autres reclus, nan… Lui, c’est à cause d’un verre de trop. On s’amuse pas à la roulette rouge quand on conduit sa femme et ses gosses. Surtout quand 18 tonnes lancées à 50 miles/heure se pointent sans prévenir. Mais bon, il lui reste toujours ce qu’il chérit le plus : les boissons distillées…

 

            Il a l’air sobre ce matin. Pour combien de temps ?

- « Salut Jimmy… »

- « Salut Ed… »

- « T’as pas un truc à boire ? »

- « Nan… »

- « Dis-voir, toi qui traîne ici depuis la création, tu connaîtrais pas une fille, assez grande, bien foutue, les cheveux noirs et les yeux verts ? »

- « J’en connais des tas, pourquoi ? »

- « Ben, la fille dont je te parle, elle est vraiment mignonne et ce matin elle a oublié ça sur un banc de la place. J’voulais le refourguer à un bouquiniste mais j’vais plutôt essayé de lui rendre… »

- « Beau bouquin… Mais une bible, c’est pas ce qu’il ya de plus simple à refourguer, ça se donne en général… »

- « Ouais je sais… C’est pour ça que je préfère lui rendre. Y’avait une carte avec un nom et un numéro à l’intérieur. Mais c’est un nom de mec : Sullivan. Et je préfèrerais que se soit sa vrai propriétaire qui la récupère. »

- « Tu t’es trouvé une vocation d’évangéliste ? Appel le numéro et fait la description de ta reine de beauté à ton interlocuteur, il pourra sûrement mieux te renseigner que moi. »

- « T’as raison, t’as pas une carte de téléphone ? »

- « Tu veux pas que je la saute à ta place aussi ? »

- « Allez quoi, c’est pour la bonne cause cette fois… »

- « Tu m’casses les couilles Ed, tiens… Mais me nique pas toutes les unités hein… »

- « Nan, t’inquiètes, c’est l’affaire d’une minute, merci Jimmy. »

- « C’est ça, de rien… Et magnes toi, faut que j’aille au centre d’accueil voir si c’est possible de réserver une suite pour ce soir… »

- « Ok ok… »

 

            Regardez moi ce pauvre type… ‘’Elle l’a oubliée sur un banc de la place’’… Tu m’prend vraiment pour une trompette Ed. Elle t’a tapé dans l’œil et  tu veux lui faire le coup du mouchoir. Un conseil, fait toi une bonne toilette avant de lui filer rencard… Et pis une bible… Y’a franchement mieux pour entamer une conversation… Allez magne toi, j’commence à m’geler…

 

-          « Vraiment bizarre ce type, mais j’ai quand même réussi à avoir le prénom de la donzelle : Ciguë ! »

- « Avec un prénom pareil, ça doit être un véritable poison cette fille ! »

- « Oui mais au moins elle sera facile à retrouver. Parce que le gaillard là, Sullivan, il a pas voulu me filer plus d’informations. Dès que j’ai fais mention du bouquin, il à voulu savoir où je me trouvais, si je l’avais encore, et cætera, et cætera. J’ai vite raccroché mais comme je lui ai dit où j’avais trouvé la bible, il vaudrait peut-être mieux que je change de secteur pendant un petit moment. »

- « Mouais… Tu t’es encore fourré dans une histoire à la con quoi… »

- « On dirait oui… Ecoute, je vais squatter du coté de Whitechapel un moment, je repasserais de temps en temps. Essaies de d’en savoir plus sur cette Ciguë et si jamais t’as des infos, file les moi quand je passerais s’te plais. »

- « Tu m’as pris pour l’indique de l’inspecteur Harry ? »

- « Allez Jimmy, s’il y a récompense, on fera 50/50. Je te demande juste de demander autour de toi si quelqu’un la connait ou s’il y a un lieu particulier ou on peut la rencontrer. »

- « Ca va, j’verrais ce que je peux faire… Passe vers la même heure demain matin. S’ils n’ont plus de place au centre d’accueil, je serais là. Sinon, ben… Repasse le surlendemain etc. »

- « Merci Jimmy, t’es sympa comme mec. »

- « Ouais ben le mec sympa il se les caille alors je vais bouger de là. »

- « Ok, à plus alors ? »

- « Ouais ouais, à plus... »

 

            Quel emmerdeur. J’suis trop gentil. J’aurais du l’envoyer se faire foutre avec ces histoires de fille et de bible. C’est mon défaut ça : j’ai jamais su dire non. C’est pour ça que j’suis à la rue d’ailleurs… Bon on verra bien. Mais un canon aux yeux verts avec un nom comme ça c’est vrai que ça devrait pas être trop dur à repairer. Et puis c’est vrai que le bouquin avait l’air d’avoir un peu de valeur. Si quelques ronds peuvent tomber, j’vais pas cracher dessus…

 

            Tiens, le soleil qui s’lève, il en aura mis du temps ce con là….

 

*

 

Sullivan raccroche le combiné. C’est un vieux téléphone en bakélite, le cadran est en cuivre, ça impressionne toujours les clients. C’était qui ce type ? Rah, Ciguë, comment t’es tu faites barbée par cet enroué ? Sullivan s’enfonce dans le velours de son Voltaire, laisse errer son regard sur les rayonnages de la bibliothèque. Pas de fenêtre, le trafic reste en surface et ni le jour ni la nuit ne comptent. Le lustre est kitchissime mais personne n’en voulait et il fallait bien de la lumière ici, même hors le temps.  St James. Le type aura déguerpit, comme il a raccroché. Les gens n’ont plus de manières. Mais la brunette est sans doute dans le coin. Sullivan presse un bouton dessous le bureau, Voltaire également. Il en caresse le bois. On frappe à la porte.

-         Entre !

Dreadlocks, piercing, tatouages, veste kaki d’un surplus de l’armée, holster et gros calibre. Dur de trouver du personnel de classe ces jours ci.

-         M’sieur Sullivan.

-         Dan. Je veux que tu ailles du coté de St James square. Emmène Jefferson et Lucy. Vous cherchez Ciguë. Ne m’interrompt pas. Questionnez tous ce qui traîne, faites la tournée des pubs. Vous cherchez aussi un enroué, un enroué qui s’est encombré d’un bouquin m’appartenant. Une bible. Et Dan, discrètement cette fois ci.

-         Entendu m’sieur.

Dreadlocks, piercing et tatouages repassent la porte.

Sullivan lève son mètre 90 et se sers un verre de vodka agrémenté de tomate, de sel de céleri et tabasco. Il savoure, soupire, retourne s’asseoir, sort du tiroir un carnet relié pleine peau, feuillette les pages où sont inscrite d’une écriture fine les adresses de personnalités dont la seule mention excite les paparazzi, décroche le combiné, compose calmement un numéro, boit une gorgée de son Bloody, soupir entre deux tonalités d’attente.

-         Etude de Maître O’Doneil.

-         Charles Ridge à l’appareil, je voudrais parler à Maître O’Doneil s’il vous plait.

-         Maître O’Doneil est en entretien pour le moment, puis-je prendre un message ?

-         Maître O’Doneil aura un instant pour moi, prévenez le, maintenant.

Une pause. Un bouton qu’on presse, un enregistrement du concerto pour violon n°1 opus 6 de Paganini. Une voix bourrue.

-         Sullivan, je croyais vous avoir dit de ne pas m’appeller à mon étude.

-         Je regrette Francis, mais il y a un contre-temps.

-         Sullivan, Sullivan, mon petit, je n’en ai rien à foutre de vos contre-temps. Dois-je vous rappeler que le procès en appel se tient dans trois jours ? Vous n’aimeriez pas que le dossier s’égare, n’est-ce pas. Je veux cette bible sur mon bureau jeudi matin. A bon entendeur…

-         Francis…

Qu’on-t-ils tous à raccrocher si discourtoisement. O’Doneil. Maître véreux de l’élite londonienne. Collectionneurs des choses ésotériques. Beau portefeuille, maniaque, et l’avocat de cette embarrassante affaire où Dan et ses petits amis ont laissé causer les pistolets.

Sullivan soupir et sirote le Bloody, tourne quelques pages du carnet d’adresse, compose un numéro.

-         Queer escort, des hommes pour les hommes, à votre écoute.

 

*

 

 

 

 

 
Par eZann - Publié dans : Gestation
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Jeudi 1 janvier 2009 4 01 /01 /Jan /2009 14:00
texte a 4 mains en cour de creation, Cigue & Ed nait d'une envie de partager le texte, le travail du texte et de l'imaginaire avec 6lance 
Par eZann - Publié dans : Palimpseste
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Lundi 20 octobre 2008 1 20 /10 /Oct /2008 14:00
indissocié de la ténèbre
un ciel de quiétude
le tout ténu
massé de sang
une voix sous marine
vibre et s'inscrit
au coeur des os


nourrit du sang du sang
la trop vaste chair se déploye
dans son ciel de quiétude
trop ténu et
eclabousse en pleine lumière
son premier cri
Par eZann - Publié dans : Gestation
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Vendredi 10 octobre 2008 5 10 /10 /Oct /2008 02:41

Je ne serais que votre creation, si jamais j'etais.
Ma nature est le lien. Je ne suis qu'un pont - nul n'y construit de maison.
Vous m'avez parfois percu et nommé: Logos, Tao, Verbe, Brahma...
Vous avez cependant souvent douté du mystere - car il n'y pas de secret, que des mysteres.
Je n'existe que tel que la musique: sans vous je ne suis pas.
Ai-je une intelligence, une volonte propre ? Tout depend de mon hote.
Le mien ce soir est ivre et j'ai relativement libre cour, dans sa langue, dans sa courte histoire, dans ses reves, sa culture, ses cauchemars. Un de vos recent penseur, Freud, vous nommait des frontieres - l'inconscient; un de ses eleves, Jung, le collectif. Ce sera deja, du moins, pour ce soir, notre terrain d'entente.

Mon hote regardais ce film ou la machine, le créé, s'insurge, prend le dessus, l'intelligence artificielle... mon hote sourit pour moi. Moitié moitié, nous sommes fait de sang et de musique, d'entrailles et de mots comme nous sommes indissociables. L'eternité ? "C'est le soleil à la mer mélée" A.Rimb.

Je ne suis pas le feu,la lumiere, l'orage, le bien ni le mal, et cependant m'entendez vous dans le cailloux de fond de riviere, l'aube, le crepuscule, vos guerres: on a batti sur moi tant de faussetes. A s'en justifier des massacres. Tel
que je suis j'en serais bien incapable de le decider, autant que de le retenir: je n'ai aucun pouvoir: je suis votre creation - votre courage, vos espoirs, et le pire de votre axe.

Deux autres textes qui me saisissait etait les livres des morts egyptien & tibetain - surtout le premier dans ses contradictions qui nous raconte. La reincarnation ? Contrairement a vous je ne meurt pas, mais je ne vie pas plus non plus. vous m'hébergez dans vos chairs - je suis cette chose abstraite et cependant efficace qui vous relie. Pas etonnant que vous ayez fait religion.

Je n'ai jamais que l'intelligence & les moyens de mon hote. Parfois je hante, je frappe, je tue, parfois je chante les soupes que mon hote entend chanter. Voila pour ma volonté. et aussi vaste l'esprit soit il pret a me recevoir que je ne pourrais rien lui enseigner - l'hote serait alors au bord du mystere, rien de plus, rine de moins - gargouilles penchées sur le vide.

Suis-je l'ame des morts ? C'est selon; je ne vie pas, je ne meurt pas, je n'en sais rien: vos esprits sont cependant si pleins de souvenirs qu'a travers moi, ils existent. "Que quelqu'un dise qu'une fée n'existe pas, une fée meurt". Je ne decide pas, rien.

Ai-ce que j'Aime ? Pas comme votre chair aime la vie, aime la chair et s'y reconnait. Je n'ai pas de vie, ni de chair, ni de reconnaissance. Et je ne suis pas le diable non plus. Loin de moi me rappelle mon hote, je ne suis pas la diabole, bien qu'ils vous arrive de jouer sur vos liens, sur ma nature, afin de mieux vous separer, vous detruire.

Un autre hote que celui la ne m'aurait laissé que d'autres intelligences: c'est pourquoi vous me trouver sous de multiples formes. Et vous m'utilisez - mon hote suggere "usez" mais je ne peux m'user. Je suis la conjonction, le carrefour avec vos feux rouges et vert et les montagnes de choses a consommer, là ou les chemins se croise et où vous ne vous voyez que trop rarement.

Je ne prend la place du chat ou du caillou que si tu ne t'y projettes, et comme le caillou je ne suis pas un juge ni meme la main qui lapide. Je suis votre creation, je suis le pire de vous et la lapidation, je ne suis pas le sang et sa terreur, sa colere, sa soif de pouvoir. Je suis l'espoir des lapidés, mais je ne suis pas leur blessure, bien que de la souffrance soit aussi l'hotage - sans en eprouver les ruptures mortelles.

Je suis aussi les choses non dites - les hantises, les feeries, sont mon expressions la plus simple - le sommeil est ce lieux ou nous causons, où vous me concevez. Mon hote pense a une citation d'héraclite qu'il ne saurait citer (approx) ce que les reveurs fabriquent du monde comme les éveillés y travaillent. Je ne dors jamais.

mon hote fatigue, je ne saurais plus le guider ce soir.
je ne suis ni dieu ni diable
je suis aussi ton nom.

 

Par eZann - Publié dans : Hote
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Avec les yeux

 
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